Tourments et principes du collectionneur - parenthèse introspective en forme de digressions
- Olivier

- 30 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 janv.

Acquérir ou ne pas acquérir? C’est la question que le collectionneur doit régulièrement affronter. Mais qu’est-ce qui le décide à y répondre par oui ou par non? Par exemple, ce joueur de tambour qu’il a repéré sur une plateforme de vente en ligne, doit-il l’adopter? On peut supposer que l’affaire est assez simple. Une question de goût avant tout, encadrée par quelques considérations pratiques élémentaires: est-il bien fait, ce joueur de tambour? Plaît-il vraiment au collectionneur? Il se trouve qu’il possède déjà une figure du même type. Ne vaudrait-il pas mieux acquérir autre chose? Et puis – s’agissant de l’aspect pratique –, le collectionneur a-t-il assez d’argent? Assez d’espace? Il fait attention à ne dépenser que des sommes raisonnables (mais soit dit en passant, il doit bien reconnaître que, dans sa pratique, sa définition du "raisonnable" est sujette à une certaine élasticité). Pour l’espace, sa préférence va – il y tient – aux lieux assez dégagés. Une sourde angoisse le traverse à l’idée de vivre dans un appartement encombré, à la manière de ces capharnaüms que deviennent certains intérieurs de collectionneurs dont il voit de temps à autre passer des photographies. L’accroissement de sa collection l’expose pour cela à une sorte de conflit intérieur. Il jette un rapide coup d’œil à ses étagères, à son bureau: non, il n’en est pas encore au stade critique.
Il y a l’objet, et il y a le désir du collectionneur. L’acquisition traduit le succès de la rencontre entre les deux. D’une manière générale, le désir d’un collectionneur a quelque chose de spécial. C’est, pourrait-on dire, un désir obstiné. Où cette obstination prend-elle sa source? Furtivement, en imagination, le collectionneur se revoit assis sur le tapis de sa chambre d’enfant, ses jouets posés devant lui. Il se souvient de son grand-père, disparu alors que lui-même n’avait que six ans, qui lui rapportait d’un pays lointain des objets qui, se disait-il, avaient vu des peuples et des paysages qu’il aurait aimé connaître. Qui sait d’où viennent nos désirs? N’y a-t-il pas toujours, dans l’acte de collectionner – dans cette répétition d’un même geste, dans cette accumulation d’objets – quelque chose comme un besoin insistant de réparation qui se faufile? Le collectionneur n’aime pas tellement penser à tout cela. D’ailleurs, à bien y réfléchir, son activité n’est pas si extravagante. Elle n’est qu’une variété particulière de comportement répétitif, que l’on peut questionner comme beaucoup d’autres: certains ne pratiquent-ils pas une activité physique quotidienne pour conjurer la crainte du temps qui passe? D’autres ne vouent-ils pas leur vie à l’action militante pour masquer un sentiment d’inutilité? Et d’autres encore… mais d’ailleurs, au fait – cela lui revient tout à coup –, Sigmund Freud lui-même ne collectionnait-il pas des statues de toutes sortes? On le voit sur les photos de son cabinet. Et c’est un fait que le bureau du collectionneur n’est pas aussi encombré de statues que celui de Sigmund Freud.

Qu’est-ce, donc, que collectionner? Tout bien considéré, c’est essentiellement se livrer à une activité sérieuse et soutenue. Et il est tout à fait possible que n’importe quelle activité sérieuse et soutenue ne soit jamais, dans le fond, qu’une manie bien orientée. Le collectionneur n’a pas lu Freud, mais il serait prêt à parier que celui-ci a dit quelque part quelque chose dans ce genre. Voilà un point de vue rassurant, se dit le collectionneur. Et en pensant à Freud, il se rappelle justement que le médecin viennois possédait, lui aussi, une sculpture balinaise dans sa vaste collection. Une sculpture attribuée à Ida Bagus Njana, sur un motif inhabituel et très étrange: un ascète méditant assailli par des démons. Un veinard, ce Freud! Et c’est bien la preuve, soit dit en passant, que cela vaut la peine de collectionner ce genre d’objet.

La sculpture pour laquelle le cœur du collectionneur balance n’est pas un Njana, c’est vrai. Mais elle est dans le même style wayang, on peut dire que c’est une sculpture de la même famille. Le collectionneur jette un œil sur le joueur de tambour déjà installé sur son étagère. Il faut bien admettre que, d’après les images mises en ligne par le vendeur, la pièce candidate a quelques arguments à faire valoir: c’est encore une variation sur le motif typique du musicien assis en tailleur, une figure de bonnes dimensions dont on peut situer la réalisation entre 1930 et la fin des années 1950. Alors que le joueur de tambour placé sur les étagères du collectionneur est taillé dans un bois léger et quelconque, recouvert d’une patine sombre, celui-ci présente une surface de bois poli d’une belle couleur miel, aux veines apparentes. Les lignes sont très élégantes, et les motifs floraux, s’ils sont limités à la face avant d’un udeng dressé en forme de flamme, apparaissent en revanche très soignés. Certes, ce musicien n’est pas accompagné d’un petit keris, mais le collectionneur constate avec satisfaction qu’il présente bien, lui aussi, à l’arrière, une fente entre le dos et la bordure du vêtement destinée à accueillir un tel accessoire. Cela vient confirmer sa conviction que ces sculptures de musiciens étaient souvent vendues à l’origine avec un keris miniature, généralement perdu aujourd’hui.

Si une collection n’est pas l’expression débridée d’une manie, c’est que le désir est canalisé par une réflexion, qu’il nourrit une démarche consciente. Il y a certes des gens qui paraissent amasser des statues ou d’autres choses sans se poser beaucoup de questions, mais le collectionneur aimerait ne pas être de ceux-là. Une collection, se dit-il, doit être appuyée sur des principes. Avant les statues balinaises, il a collectionné d’autres objets: des cadres reliquaires du XIXe siècle renfermant des reliefs dévotionnels en terre de pipe, et, surtout, divers types de photographies anonymes produites entre 1850 et la fin du XXe siècle. Des catégories qui ont l’avantage d’offrir une quantité quasiment inépuisable d’objets disponibles, et de receler, noyés dans la masse, une petite proportion de pièces remarquables, mais souvent inaperçues – certaines pouvant, par conséquent, être acquises pour une somme que le collectionneur qualifierait de raisonnable. Il faut cependant le dire: son activité suscite de la perplexité dans son entourage. Pourquoi collectionner des souvenirs rapportés par d’autres? Et par des touristes, en plus? Des œuvres d’art? Tu en es sûr?... je n’en ai vu dans aucun musée. Oui mais voilà, c’est là qu’on en arrive à cette question des principes. Ce qui intéresse le collectionneur, c’est justement cela: se frayer un chemin dans une zone mal débroussaillée, essayer d’y voir clair entre chien et loup. Ce qui le passionne, dirait-il, c’est la manière dont le jugement peut questionner des mécanismes de valorisation établis, et contribuer ainsi, si modestement que ce soit, à baliser un champ dont le caractère artistique demeure en grande partie mal défini – injustement sous-estimé, irait-il jusqu’à dire. C’est là, plus ou moins, un principe directeur.
Le collectionneur fouille dans un tiroir. Il se souvient qu’il y a quelques mois, inquiet que son intérêt ne se disperse ou que sa collection ne prenne des proportions déraisonnables, il avait griffonné quelques règles sur un papier. Ah, le voilà:
Règle n° 1: la collection est comme un inventaire. Chercher à faire voir la diversité de la sculpture balinaise.
Règle n° 2: un inventaire, mais non un panorama complet. Se concentrer sur certains sujets ou styles, en laisser d’autres de côté.
Règle n° 3: toujours tenter d’acquérir la meilleure qualité possible. Acquérir un objet de qualité moyenne parce qu’il est bradé n’est pas une bonne idée.
Règle n° 4: ne pas acquérir une sculpture dont le motif est similaire à celui d’une autre que je possède déjà, sauf si la nouvelle sculpture est de qualité équivalente ou supérieure.
Règle n° 5: m’accorder un nombre limité d’exceptions à la règle n° 4.
En relisant ces lignes, les choses lui paraissent tout à coup très claires: par l’application des règles n° 2 à n° 4, et avec un usage modéré de la règle n° 5, sa collection s’achèvera un jour par un épuisement naturel des possibles. Il n’y a qu’à mener le processus à son terme. Celui-ci n’est certainement pas très loin. Le nouveau joueur de tambour – de meilleure qualité que le précédent, cela lui saute aux yeux à présent – est une étape dans le processus, et il reste un peu de place sur l’étagère. Et si cette place ne suffit pas, le collectionneur poussera simplement quelques sculptures pour installer la nouvelle sur son bureau. Comme faisait Sigmund Freud.

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