Un enfant terrible - Dewi Uma par I Made Polih
- Olivier

- 3 janv.
- 2 min de lecture
Dernière mise à jour : 4 janv.

Cette sculpture d’assez grandes dimensions (55 cm de haut) est signée I Made Polih. Elle a été réalisée entre 1950 et 1974. Le bois est probablement du panggal buaya (ou bois de crocodile). D’après les informations dont je dispose, elle a longtemps appartenu à un enseignant américain ayant vécu et travaillé à Bali.
La sculpture est représentative du talent d’I Made Polih, qui emploie ici le style élancé dans l’interprétation personnelle d’un motif issu de la tradition. Une grande figure féminine se tient debout sur une base parcourue de lignes sinueuses. Richement vêtue, parée d’un diadème, la figure soulève de sa main gauche un pan de sa robe, révélant une petite tête de démon. De sa main droite, elle joue avec sa longue chevelure. L’aspect longiligne de la silhouette ainsi que le visage triangulaire aux larges yeux en amande sont typiques du style du sculpteur.


La situation figurée constitue un excellent exemple de la difficulté que peut présenter l’identification du sujet de certaines sculptures balinaises. Le vêtement et le diadème richement ornés incitent à reconnaître une déesse dans la figure féminine. Mais laquelle? La présence du démon à ses pieds évoque inévitablement les représentations de Dewi Ratih, déesse de la Lune, menacée par Kala Rau. La légende est la suivante: le démon Kala Rau déroba aux dieux une gorgée de nectar d’immortalité (Amrita). Dénoncé par le Soleil et par la Lune, il fut décapité par Vishnou avant d’avoir pu complètement avaler le breuvage. Seule devenue immortelle, sa tête erre depuis lors dans le ciel. Par vengeance, celle-ci tente périodiquement de dévorer le Soleil ou la Lune, provoquant les éclipses solaires et lunaires quand elle fait passer les astres à travers son gosier. La déesse Ratih tentant de repousser la tête de Kala Rau, la bouche grande ouverte à ses pieds, est un motif que les sculpteurs balinais ont abondamment représenté. En voici un exemple:

Mais est-ce bien cette légende qu'illustre la sculpture d'I Made Polih? Le traitement de la base y suggère que la scène ne se déroule pas dans le ciel, mais au sol. En soulevant sa robe, la déesse ne semble pas vouloir échapper au démon, mais plutôt révéler sa présence, et la tête de ce dernier est trop petite pour paraître menaçante. La scène ne montre donc pas une lutte, mais bien plutôt une découverte, plus précisément une naissance. La déesse serait alors Dewi Uma (Parvati), dévoilant son enfant Batara Kala. Incarnant la puissance dévorante du temps, Batara Kala est né d’une union durant laquelle Batara Guru (Shiva) viola Dewi Uma, sa compagne, sur le dos du taureau divin Nandi, monture de Batara Guru. Remplie de honte par ce geste, la déesse maudit l’enfant à naître, qui acquit ainsi sa nature de démon.
Par l’harmonie des lignes et la délicatesse dans le traitement de fins détails ornementaux, cette pièce compte manifestement parmi les plus abouties dans la production du sculpteur.
Note: je remercie Soemantri Widagdo et Sipke van de Peppel (https://artdecobali.blog/) dont les réflexions m'ont permis d'identifier le sujet de cette sculpture.



Commentaires