Les doutes du collectionneur - Jeux d'enfants, par I Made Kania
- Olivier

- il y a 2 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Installé à son bureau, son ordinateur allumé, le collectionneur a posé devant lui sa dernière acquisition. Il a décidé d’écrire un article à son sujet. Mais il peine à se concentrer: dans son vieil immeuble mal insonorisé, les bruits de voisinage sont fréquents. A en juger d’après les coups qui résonnent à travers le plafond, les jeunes enfants du couple établi au-dessus de chez lui courent une nouvelle fois dans tous les sens. Cependant, le fond du problème est ailleurs: dans la perplexité que le collectionneur ressent face à cette nouvelle pièce. Il apprécie sans aucun doute la plénitude des volumes, le poli des surfaces, la belle teinte ocre du bois, parcourue de fines zébrures noires. C’est pour parler du sujet que les choses se compliquent: la sculpture représente… quoi? Quatre bambins collés les uns aux autres, se livrant à une sorte de lutte enfantine. Mais ce que signifie précisément ce motif d’un point de vue balinais, le collectionneur n’en a aucune idée. Comment savoir, d’ailleurs, s’il y a vraiment là un sens à découvrir? Les jeux enfantins, voilà bien un thème universel, et peut-être n’est-il pas nécessaire de chercher au-delà du plaisir immédiat que procure la scène représentée.

Le rendu de l’anatomie et de l’entremêlement des corps est très habile. Les formes sont travaillées sur tous les côtés, et même en-dessous. C’est là que se trouve la signature du sculpteur, répartie sur deux bracelets de cheville: "M. D. Kania – Mas Bali". Né en 1948, I Made Kania a été apprenti d’Ida Bagus Tilem avant de devenir l’un de ses meilleurs collaborateurs. Sous la direction du maître, il s’est spécialisé dans la représentation d’enfants, de jeunes musiciens et de maternités*. Comme les autres sculpteurs employés par la galerie, il a mis son habileté technique au service d’une esthétique douce et plaisante, à même de séduire les visiteurs étrangers. Ses figures de bambins pourvues d’une courte mèche au sommet du crâne sont devenues typiques de son travail. Suivant la règle n° 1 parmi celles que le collectionneur s’est fixées, compter une pièce de Kania dans sa collection est une bonne chose. Et il serait bien dommage de ne rien publier sur cette acquisition.
Mais les idées ne viennent pas, et l’esprit du collectionneur divague un peu. Certaines peurs irrationnelles semblent très improbables quand on ne les éprouve pas soi-même, se dit-il. Il y a peu, il a découvert dans un livre le mot "agalmatorémaphobie"**, qui désigne la peur que les statues ne se mettent à parler. Un trouble bien étrange. En un sens, ce qu’il ressent parfois face à sa collection traduit une crainte exactement inverse: que les statues refusent de se confier à lui, qu’elles s’obstinent à garder le silence. Son site internet témoigne des efforts qu’il accomplit pour les comprendre. En s’appuyant sur des lectures et des observations, il a distingué des styles, des catégories, des types de motifs. Chaque pièce trouve là sa place. Celle-ci, par exemple, ira dans les catégories "réalisme" pour le style, et "scènes du quotidien" pour le motif. Cependant, le collectionneur ne peut s’empêcher de se demander s’il ne fait pas fausse route. Raisonner par styles et catégories, n’est-ce pas appliquer sans ménagement une idée très occidentale de ce que la création doit être, et de la façon dont il convient d’en parler?
Le collectionneur chasse ces pensées paralysantes de son esprit. Il lui faut creuser la question du sujet représenté. Il ouvre son navigateur, et dans la barre du moteur de recherche il tape: "Bali childhood beliefs". Parmi les premiers liens, un article du magazine NOW! Bali intitulé "The Childhood Rites of the Balinese Life Cycle", par Jean Couteau. Voilà qui tombe bien. Exactement le genre d’informations dont le collectionneur a besoin! Il prend quelques notes sur un papier: le cycle des réincarnations qui n’est pas vu comme un fardeau dans l’hindouisme balinais, le corps de l’enfant habité par les dieux dans le ventre de sa mère, la venue de l’âme dans le corps après la naissance, qui est aussi le retour d’un ancêtre; et puis, les différents rituels qui marquent des paliers, l’âme se détachant progressivement du monde divin jusqu’à l’incarnation complète qu’officialise la cérémonie des trois mois (Telubulanin), au cours de laquelle l’enfant est pour la première fois autorisé à toucher le sol. Mais que faire de ces informations? Tout cela est tellement éloigné de ses repères, de sa manière de penser! Quel lien, précisément, avec cette représentation d’une mêlée d’enfants par Kania? Le collectionneur met son papier de côté.
Il faudrait, se dit-il, imaginer un collectionneur très lointain d’art européen. Devant une sculpture représentant quelques enfants, il souffrirait lui aussi d’"agalmatorémaphobie inversée": des putti? des amours? des angelots? une quelconque allégorie religieuse ou profane? une simple scène décorative? Il ne lui serait sans doute pas plus facile d’entendre ce que disent les statues. D’un point de vue européen, la parole des statues balinaises est assourdie par ce qu’on appelle trivialement l’exotisme, qui est un autre nom pour l’ignorance induite par la distance. Mais contrairement à certaines productions d’art dit "tribal", arrachées à leur culture d’origine et détournées de leur destination première, les sculptures balinaises modernes portent bien une voix adressée au visiteur, à qui elles sont destinées. A celui-ci, elles parlent à demi-mots, semblant garder leurs pensées les plus profondes "par-devers elles", comme on dit. Aussi bien que le visiteur qui a le premier acquis cette pièce de Kania, le collectionneur peut, en dressant l’oreille, entendre cette parole simple qui est peut-être déjà là, oui, dans la joie qu'exprime la scène représentée. Au-dessus du bureau du collectionneur, maintenant les enfants s’amusent, et les coups sur le sol ont laissé la place aux rires. Il peut commencer son article.

* Je remercie Soemantri Widagdo pour ces informations concernant Kania.
** On trouve plusieurs mentions de ce terme sur le web en français. Cette notice indique l'origine se trouverait dans un article du psychiatre italien Eugenio Medea intitulé L'agalmatoremafobia. La paura della statua parlante, publié en 1952 dans Archivio di psicologia, neurologia e psichiatria. En revanche, je n'ai trouvé aucune occurrence du terme "agalmatoremaphobia" sur le web anglophone. S'agirait-il d'un trouble spécifiquement franco-italien?



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