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Une jeune femme au croisement des regards – Njana Tilem Gallery

  • Photo du rédacteur: Olivier
    Olivier
  • 14 janv.
  • 4 min de lecture
Femme tenant une fleur et un miroir - Njana Tilem Gallery
Jeune femme tenant une fleur et un miroir par un sculpteur de la Njana Tilem Gallery, entre 1970 et 2000, 31 cm, collection personnelle

Probablement réalisée entre les années 1970 et les années 1990, la sculpture est en ébène de Macassar, un bois sombre strié de veines rousses. Elle représente une jeune femme agenouillée, les jambes repliées sur le côté. La tête inclinée, celle-ci regarde une fleur qu’elle serre du bout des doigts de sa main droite. Dans son autre main, elle tient un miroir. Elle est vêtue simplement, d’une tenue qui lui couvre les jambes et le torse jusqu’à la poitrine. Un léger sourire anime son visage bordé de subengs. Deux fleurs semblables à celle qu’elle contemple ornent le sommet de sa tête. La chute de sa longue chevelure est ralentie, sous la nuque, par un nœud sommaire.


Comment comprendre ce jeu de comparaison entre la fleur et le reflet? Pour un regard habitué aux leçons de la peinture de vanité, il est tentant d’y lire une réflexion sur les pouvoirs du temps, qui finira un jour par emporter la beauté de la jeune femme comme il flétrira la fleur coupée. Une morale ancienne met en garde le spectateur occidental: il peut être dangereux de s’attacher aux apparences, comme de trop s’éprendre de soi-même. Le thème peut aussi bien rappeler Narcisse, personnage mythologique qui, penché sur la surface de l’eau, s’abîma tant dans la contemplation de son propre reflet qu’il dépérit et laissa place à la fleur qui porte son nom. Mais cette jeune femme est assise loin de l’Europe, de sa morale chrétienne et de ses mythes antiques, et il est raisonnable de supposer que son attitude ne suggère rien de ce qui vient d’être évoqué. Peut-être son sourire exprime-t-il une simple tranquillité d’âme, le sentiment de plénitude que procure une méditation sur la vie qui s’épanouit dans son jeune visage autant que dans la fleur qu’elle tient entre ses doigts.


Signature Njana Tilem Gallery

Sous la base de la sculpture est gravé un monogramme bien connu des amateurs de sculpture balinaise: "NTG", la barre du T coiffant le N et le G. Celui-ci est accompagné de l’inscription "Njana Tilem Gallery – Mas – Bali". Issue du Njana & Son Studio fondé au début des années 1960 à Mas par Ida Bagus Tilem, fils d’Ida Bagus Njana, la Njana Tilem Gallery est toujours active aujourd’hui. Elle a la réputation de produire des pièces d’une grande qualité d’exécution. Les modèles, souvent créés par Tilem lui-même, sont déclinés par une équipe de sculpteurs qui étaient, à l’origine, engagés directement par le maître pour travailler sous sa supervision.


D’après ce que j’ai pu observer, l’intérêt pour les productions les plus abouties de la Njana Tilem Gallery est variable parmi les collectionneurs occidentaux. Si le savoir-faire des sculpteurs, la qualité des essences de bois et de la finition ne font pas débat, le style "Njana Tilem", immédiatement reconnaissable, paraît susciter des réactions plus contrastées. Pour quelles raisons? Sans doute faut-il chercher du côté des références que ce style semble convoquer.


Tel qu’il se manifeste dans cette sculpture comme dans d’autres, le style "Njana Tilem" peut être vu comme une combinaison de traits hétérogènes. Le sujet de la femme assise n’a rien de nouveau. Il s’inscrit dans le prolongement de nombreuses sculptures créées dans le district d’Ubud ou dans le secteur de Klungkung depuis les années 1930. Le léger allongement du nez, la franchise de la courbe qui borde les arcades sourcilières ou encore le discret contraste entre la finesse régulière des bras et les jambes plus charnues apparaissent comme des aspects hérités du style wayang.


Femme tenant une fleur et un miroir - Njana Tilem Gallery

Mais dans le même temps, certains traits paraissent renvoyer à un tout autre univers. Les surfaces sans aspérités, la douceur rassurante des enchaînements de courbes – excluant les lignes brisées souvent employées dans le style wayang –, le fort volume de la tête qui contraste avec le buste gracile, une souplesse particulière des doigts, tout cela fait glisser la silhouette vers une esthétique à la fois populaire et mondialisée. La poitrine développée, la taille fine sur des hanches larges lui donnent un air de famille avec les petites danseuses dont certains dessins animés américains relatent les aventures à partir des années 1930, comme Betty Boop de Grim Natwick, ou Red Hot Riding Hood de Tex Avery. Mais cette parenté est peut-être fortuite. Probablement existe-t-elle avant tout dans mon regard d’occidental, et il n’est pas certain que Tilem lui-même aurait approuvé ce genre de rapprochement.


Il reste que les goûts du visiteur occidental moyen sont orientés par sa culture, et que celui-ci passe généralement plus de temps devant sa télévision qu’à feuilleter des ouvrages sur les arts asiatiques. Et sans doute Tilem tient-il à ce que les productions de la galerie qu’il dirige s’adressent à ce visiteur autant qu’à l’amateur éclairé. Une volonté d’adaptation qui pourrait expliquer ces choix stylistiques que certains collectionneurs regardent comme le résultat d’un compromis flirtant avec le kitsch. C’est pourtant faire fausse route, à mon avis, et prendre une vertu pour un défaut. Car il me semble, précisément, que la force de la démarche de Tilem réside dans le fait qu’une figure comme celle-ci puisse paraître tant de choses à la fois: beauté balinaise issue de la modernité du style wayang, lointain reflet de certaines figures de dessins animés, mais aussi – pourquoi pas – cousine par accident de Narcisse, écho incertain des vanités occidentales. Cette figure de femme assise est née dans un contexte où les regards et les sensibilités de toutes origines se croisent, parfois se méconnaissent, voire se contredisent. Le sculpteur invente un style capable d’accueillir cette complexité. Là où il se tient, prendre une figure pour autre chose que ce qu’elle est n’est peut-être plus nécessairement une faute, et les malentendus peuvent se révéler féconds.

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