top of page

Léonard à Bali? - Vishnou par un sculpteur de la Njana Tilem Gallery

  • Photo du rédacteur: Olivier
    Olivier
  • 15 juil.
  • 3 min de lecture
Vishnou assis par la Njana Tilem Gallery
Vishnou par un sculpteur de la Njana Tilem Gallery, troisième tiers du XXe siècle, 38 cm

Cette belle figure de Vishnou en bois clair (sans doute du panggal buaya, appelé également "bois de crocodile") date du dernier tiers du XXe siècle. Le monogramme de la Njana Tilem Gallery est gravé sous la base. Fondée à la fin des années 1950 par Ida Bagus Tilem, fils aîné d’Ida Bagus Njana, cette galerie est située dans le village de Mas. Aujourd’hui encore, elle emploie des sculpteurs de talent pour produire des pièces de qualité supérieure, dont certaines reprennent des modèles élaborés par Ida Bagus Tilem lui-même.


Vishnou est l’une des trois divinités principales de la Trimurti, avec Brahma et Shiva. Dieu protecteur, il se distingue par des attributs comme la conque (shankha), symbolisant le son primordial de la création, et la massue (gada), évoquant la force et l'autorité. Ce sont deux objets que l’on retrouve dans cette sculpture, accompagnés du chasse-mouche, symbole de royauté. La sculpture balinaise moderne représente fréquemment Vishnou chevauchant Garuda, plus rarement assis seul, comme c’est le cas ici. La posture avec la jambe gauche dépliée et la présence d’une paire de bras supplémentaire traduisent probablement l’influence de modèles indiens.


Vishnou assis par la Njana Tilem Gallery - schéma de composition

Cette pièce présente un trait que l’on rencontre parfois dans la sculpture balinaise moderne, en particulier dans certaines représentations de divinités assises inspirées de la tradition: une organisation des formes si régulière qu'elle semble obéir à une combinaison de figures géométriques. L’effet est indéniablement renforcé par la frontalité de la pose: comme le montre le schéma que, suivant ma seule intuition, je me suis amusé à tracer (ci-dessus), la disposition des bras et des attributs paraît s’inscrire dans un octogone régulier, celle des jambes suggère un triangle, lui-même inclus dans un rectangle bordé à droite par la massue, à gauche par le genou, en haut et en bas par les talons. On peut, secondairement, repérer un certain nombre d’autres figures géométriques, qui semblent contenir ou être contenues par celles que je viens d'évoquer.


Évidemment, ce genre de schéma rappelle certaines représentations européennes dans lesquelles un tracé, superposé à l’image d’un corps, vise à souligner les rapports géométriques censés en régir implicitement la structure. Dans une tradition occidentale imprégnée d’idées issues de la Grèce antique (notamment Pythagore ou Platon), l’utilisation d’un tel tracé régulateur s’appuie généralement sur la croyance selon laquelle le monde serait l’œuvre d’un Dieu géomètre. L’exemple le plus fameux est le dessin intitulé L’Homme de Vitruve de Léonard de Vinci. Dans une démarche typique du néoplatonisme de la Renaissance, Léonard établit un lien entre les principes énoncés par l’architecte antique Vitruve et une conception chrétienne de la création artistique, qui veut que l’œuvre célèbre l’harmonie géométrique du corps humain comme un reflet idéal de l’harmonie de la création divine.


Léonard de Vinci, L'Homme de Vitruve
Léonard de Vinci, L’Homme de Vitruve, vers 1492, dessin à la plume et au lavis, 34 × 26 cm, Galeries de l'Académie (cabinet des dessins et estampes), Venise, image sous licence Creative Commons

Le schéma que j’ai tracé fait écho à cette tradition occidentale. Mais la transposition d’une telle méthode d'analyse schématique à une sculpture balinaise est-elle vraiment pertinente? Certes, l’Occident n’a pas le monopole de la recherche d’une harmonie basée sur la géométrie et la mesure: on la retrouve aussi bien dans la rigueur des principes de composition géométrique des Shilpa Shastras indiens – des traités sacrés régissant les arts et l'artisanat – que, à l'échelle balinaise, dans les principes plus fluides de l’Asta Kosala Kosali, un système de règles spatiales et architecturales où les proportions s'adaptent de manière anthropométrique au corps du commanditaire, et dont Jean Couteau livre un aperçu éclairant dans un article publié sur le site NOW! Bali.


La complexité de la question invite cependant à la prudence face à la tentation de superposer un tracé comme le mien au Vishnou de Njana Tilem. Ce tracé met-il en évidence une volonté de structuration géométrique héritée de certaines règles de l'art, ou bien s'agit-il d'une sorte de coïncidence, et de la simple conséquence visuelle d'une pose frontale et symétrique dictée par des conventions iconographiques? Sans connaissances approfondies sur les rapports réels que la sculpture balinaise moderne entretient avec ses propres traditions textuelles et techniques, je ne saurais pour l'instant trancher cette question.

Commentaires


bottom of page