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Quels critères pour collectionner la sculpture balinaise moderne ? (1/2)

  • Photo du rédacteur: Olivier
    Olivier
  • 4 août
  • 8 min de lecture

Dernière mise à jour : 6 août

Statue balinaise de style art déco représentant une danseuse legong
Danseuse legong, années 1930 ou 1940, 28 cm, collection personnelle (détail)

Collectionner est une passion faite d’arbitrages. Lorsque l'on entreprend de collectionner la sculpture balinaise moderne, la question du choix est d’autant plus délicate que les pièces disponibles proviennent d’un contexte marqué par plusieurs décennies d’une production artisanale remarquablement abondante. Au sein de l’immense quantité d’objets offerts aujourd’hui sur le marché de la revente, comment distinguer ceux qui méritent une attention particulière?


Il existe bien des façons de collectionner, et l’on pourrait simplement répondre qu’une pièce qui nous plaît constitue, par principe, un bon choix. Mais, avec l’expérience, la connaissance des périodes et des styles s’affine, et l’on peut vouloir dépasser cette approche intuitive pour se doter d’un ensemble de critères plus clairs et plus stables.


Bien entendu, je ne prétends pas donner ici un modèle valable pour tous les collectionneurs: mes critères reflètent avant tout ma sensibilité d'amateur occidental. Nombre d'entre eux ont d'ailleurs un caractère assez général, et je les appliquerais aussi bien au choix de toute autre sculpture, quelle que soit sa provenance. Ils forment donc, plutôt qu'un système, un outil à usage personnel, qui contribue à donner une identité propre à ma collection. Les lignes qui suivent sont avant tout une tentative d'expliciter ces critères – mais peut-être leur lecture permettra-t-elle aux collectionneurs débutants d'acquérir quelques repères, et aux plus expérimentés de mettre leurs propres critères en perspective.


L’harmonie des formes


Le dictionnaire définit l’harmonie comme l’accord de différents éléments disposés de manière à former un ensemble agréable à regarder. Appliquée à la sculpture, cette notion conduit d’abord à observer les lignes qui structurent les volumes. Il y a les lignes données par les contours extérieurs, c’est-à-dire la manière dont les formes se détachent sur l’espace environnant. Elles dessinent les pleins – les volumes sculptés – mais également les vides qui les entourent ou qui se logent entre eux. S’y ajoutent les contours intérieurs, lorsque deux parties sont en contact, comme la ligne qui sépare le torse du bras lorsque celui-ci est plaqué contre le corps. Enfin, certaines lignes sont simplement suggérées par des incisions peu profondes dans les surfaces, par exemple pour évoquer les plis d’un vêtement. Parler d’harmonie revient à s’interroger sur les relations entre toutes ces lignes: leurs correspondances, leurs contrastes, les rythmes qu'elles produisent.


La comparaison des deux sculptures de style wayang reproduites ci-dessous permet dans une certaine mesure d’illustrer cette idée.




Dans la figure féminine, plusieurs caractéristiques contribuent à produire une impression d’harmonie. La position des parties du corps apparaît à la fois naturelle et immédiatement lisible. Les rapports entre les pleins et les vides ont de toute évidence été pris en compte par le créateur du modèle. Vu de profil, le fléchissement de la jambe gauche dessine un vide triangulaire équilibré qui s’emboîte élégamment dans la silhouette, elle-même inscrite dans un triangle aux propriétés similaires. Les contours présentent des enchaînement variés de lignes droites (membres, torse) et de courbes assez courtes, mais particulièrement fluides (bulbes de la coiffure, poitrine). Enfin, sur la base, les lignes droites légèrement modulées séparant les doigts contrastent élégamment avec l’agencement complexe des incisions courbes qui dessinent les bordures du tissu.


La figure masculine n’est pas dépourvue de caractère, mais l’harmonie des formes n’est pas sa qualité principale: la disposition des bras et des jambes donne une impression d’encombrement, comme si le sculpteur avait bataillé pour extraire cette figure, assise dans une position complexe, de la pièce de bois à partir de laquelle il a travaillé. Dans la vue de profil, certains contours intérieurs (les limites entre la cuisse et le mollet, entre la cuisse et le torse, entre le bras et le torse) se côtoient en un parallélisme un peu monotone, et les contours ne présentent pas la même élégante variété dans la succession de courbes et de droites.


La qualité de la définition des formes


Ce critère est étroitement lié au précédent, car il est certain que l’harmonie des formes – la manière dont elles s’accordent – n’est pas sans rapport avec les qualités de ces formes observées séparément. Cependant, il peut arriver que l’effet d’ensemble soit plus réussi que le détail des parties.


Certaines parties sont notoirement plus difficiles à sculpter, et leur examen peut aider à évaluer la qualité d’une sculpture. Dans la représentation d’un corps humain, on pourra ainsi accorder une attention spécifique aux visages, aux oreilles, aux pieds ou aux mains. Là encore, la comparaison des deux figures déjà évoquées est révélatrice.



C’est bien le même procédé apparemment simple, utilisé dans de nombreuses sculptures associées aujourd’hui au style wayang, qui est appliqué ici et là pour représenter les mains: des doigts allongés, séparés par trois incisions modulées dans une surface en relief, et dotés d'une double encoche signifiant la naissance des ongles. Dans la figure féminine, ce procédé aboutit à un motif délicat, dont la forme témoigne d’une prise en compte de la réalité anatomique, comme on peut le voir par la discrète suggestion des phalanges dans les inflexions des entailles, et par le traitement de la jonction entre le pouce et la face dorsale de la main. À l’inverse, les doigts de la figure masculine ont l’apparence de tubes mous, un peu boudinés. Les pouces, qui s'épaississent curieusement vers leur extrémité, sont attachés sans précautions à la main. Enfin, la continuité des doigts de la main droite, de part et d’autre du pouce gauche placé au-dessus d'eux, apparaît approximative.


Bien sûr, lorsque la sculpture vise manifestement une forme de réalisme (une notion plus complexe qu’elle n’en a l’air, il faudra que j’écrive un article à ce sujet), il semble logique d’accorder une attention toute spéciale, dans la définition des formes, à la traduction cohérente de qualités anatomiques précisément observées. C’est, par exemple, une attente que l’on peut avoir au sujet des bustes produits dans la première moitié du XXe siècle, comme je l’explique dans cet article.


La qualité de la finition


Une bonne qualité de finition s’apprécie notamment dans le poli des surfaces et l’absence de traces d’outil. Il y a cependant certaines exceptions, en particulier quand le dialogue avec le matériau brut prend le pas sur la recherche du "fini" traditionnel, comme c’est souvent le cas dans le tjokotisme. La trace de l’outil devient alors un élément du langage du sculpteur et participe à l’expressivité du résultat.


Les figures balinaises d’inspiration traditionnelle comprennent souvent quantité de détails ornementaux, surtout dans les vêtements et les coiffes. La précision et le soin apportés à ces détails peuvent être considérés comme la marque d’une finition aboutie.


Les photographies ci-dessous sont des gros plans d’une pièce de bonne qualité. Elles montrent cependant des parties peu visibles ou difficiles d’accès, que le sculpteur n’a pas voulu ou pas pu traiter avec autant de précision que le reste. Les ornements y sont à peine ébauchés (photo 1), ou définis de façon assez sommaire (photo 2).


Détail d'une statue balinaise - ornements
Photo 1
Détail d'une statue balinaise - ornements
Photo 2

Cette autre photographie (ci-dessous) montre un collier ornemental sur le devant de la même pièce. La différence est manifeste : le sculpteur a traité cette partie avec bien plus de précision et de soin.


Détail d'une statue balinaise - ornements

Autre exemple d’un traitement fin des éléments ornementaux: la coiffe du Vishnou de la Njana Tilem Gallery dont il a déjà été question ici. Les éléments sont variés et rendus avec méticulosité, et la taille gagne en complexité par l’ajout d’effets prononcés de courbures (concavité ou convexité) dans la profondeur:


Détail d'une statue balinaise représentant Vishnou par la Njana Tilem Gallery

Sur cette autre image, on peut apprécier le raffinement de la figure de Dewi Uma par I Made Polih, dans laquelle les ornements se déploient en un foisonnement serré de fines arabesques.


Détail d'une statue balinaise d'I Made Polih

Une dernière remarque sur ce point: quelques collectionneurs associent parfois la qualité du travail sur les ornements à la profondeur de la taille. Ce critère peut être efficace dans certains cas, mais je n’en ferais pas une règle générale. D’autres styles de taille peu profonde peuvent allier élégance et complexité, comme le montre la coiffe de cette figure de nymphe ou de déesse:


Coiffe d'une statue de nymphe ou de déesse balinaise

Complexité vs simplicité


Il est tentant de lier la valeur d’une sculpture à la complexité de ses formes, et, à partir de là, à la quantité de travail que le sculpteur y a consacré ainsi qu’aux difficultés techniques qu’il a dû surmonter dans sa réalisation. Ce sont des critères recevables. Mais ils ne peuvent suffire ni s’appliquer avec la même rigueur dans tous les cas. D’abord parce que la complexité apparente ne se double pas nécessairement d'une qualité suffisante sur l'un ou l'autre des critères exposés plus haut. Ensuite parce que certaines approches ou certains motifs requièrent plus naturellement que d’autres l’usage de formes complexes. C’est notamment le cas pour la représentation de danseuses ou de danseurs, de figures mythiques, traditionnelles ou modernisées, dotées d’attributs et d’ornements souvent nombreux, à l’image des pièces dont on a examiné des détails dans le paragraphe précédent. Il faut ajouter que ces représentations, lorsqu’elles illustrent des récits issus de la tradition hindouiste, intègrent fréquemment une dimension narrative, ce qui tend assez logiquement à favoriser la complexité des compositions et justifie sans doute des exigences spécifiques à cet égard lorsque l’on collectionne ce genre de pièces.


Ce sont des qualités que l’on peut retrouver dans des sculptures de style wayang, quand elles figurent des divinités ou qu’elles illustrent des mythes. Mais les caractéristiques générales de ce style ainsi que l’importance qu’y revêtent les motifs tirés de la vie quotidienne conduisent souvent les sculpteurs à privilégier la recherche de l’harmonie des lignes dans des jeux de formes simples, tendant à l'épure géométrique. Ce mode de stylisation tolère un écart prononcé avec la réalité des formes observées. Si les meilleurs exemples présentent une grâce obtenue par une combinaison subtile de droites et de courbes – comme la figure féminine examinée plus haut –, une stylisation d’apparence plus rustique et plus heurtée peut, à mon sens, s’avérer tout à fait intéressante.


Prenons l’exemple de cette petite figure de style wayang représentant une danseuse legong:


Statue balinaise de style art déco représentant une danseuse legong
Danseuse legong, années 1930 ou 1940, 28 cm, collection personnelle

Les accessoires et la pose reproduisent une formule usuelle, et l’on peut ressentir une certaine naïveté dans l'interprétation géométrique des formes et la manière dont elles s’articulent les unes aux autres. Mais la régularité avec laquelle ces propriétés structurent l’ensemble de la figure lui confère un caractère original, que l’on peut apprécier comme une appropriation cohérente des caractéristiques du style wayang.


La catégorie pour laquelle le critère de la complexité s’applique le moins naturellement est probablement celle des figures aux formes pleines. Comme on l’a vu pour quelques pièces déjà examinées sur ce site, c’est une tendance qui s’épanouit dans la recherche d’une plénitude de volumes simples, dans un dialogue harmonieux entre la fluidité des formes sculptées et les effets obtenus en laissant s’exprimer la structure du bois. Mais pour un sculpteur, l’économie de moyens que requiert ce mode de stylisation représente sans doute un défi tout aussi exigeant que la complexité formelle caractéristique de l’approche traditionnelle.


Période, catégorie de sujet et style


Les préférences concernant la période, la catégorie de sujet ou le style d’une sculpture relèvent essentiellement du goût personnel. Il est donc difficile d’en tirer des indications qui vaudraient comme des règles générales. Certains collectionneurs se montrent plus exclusifs que d’autres dans leurs choix, concentrant leur collection sur une période ou un type de sujet bien circonscrit, quand d’autres préfèrent embrasser une diversité plus large. Pour ma part, je collectionne peu les compositions narratives relevant du registre traditionnel modernisé – par goût, mais aussi parce que ce type de pièces est peu représenté sur le marché auquel j’ai accès.


Les figures traditionnelles modernisées, produites en grande quantité à mesure que l’artisanat balinais se massifiait, ne retiennent en général mon attention que lorsqu’elles s’écartent sensiblement du niveau moyen, que ce soit par la singularité du sujet traité ou par la qualité de l’exécution. D’après ce que j’ai pu constater, les figures relevant des styles aux formes pleines ou élancées sont aujourd’hui peu prisées, à moins qu'elles ne portent la signature d’un sculpteur particulièrement renommé. Ces catégories offrent pourtant, à mon sens, de belles opportunités pour le collectionneur qui sait apprécier leurs qualités indépendamment de la notoriété du sculpteur.


Beaucoup considèrent la période 1930-1940 comme une sorte d’âge d’or de la sculpture balinaise moderne. C’est une vision qui n’est sans doute pas dénuée de fondement: le développement du style wayang a donné lieu à des réalisations audacieuses et maîtrisées, et les bustes de cette période, lorsqu’ils témoignent d’une observation fine et d’une exécution soignée, comptent à juste titre parmi les pièces les plus recherchées. Mais la valorisation d’une période peut également traduire un phénomène plus général, qui se nourrit de lui-même: plus une catégorie est à la mode et recherchée, plus elle attire de nouveaux amateurs et influence l’appréciation de l’ensemble des pièces qui s’y rattachent. Et il semble que l'engouement actuel pour le style wayang illustre bien ce mécanisme: la demande y fait parfois grimper les prix bien au-delà de ce que justifierait la qualité intrinsèque de nombreuses pièces, y compris parmi celles d’un niveau simplement moyen.


La suite de cette réflexion dans un prochain article.

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