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Mon serpent, mon cœur – Kadru, Kashyapa et les nagas

Photo du rédacteur: Olivier
Olivier
27 août
3 min de lecture
Statue balinaise représentant Kadru tenant un naga sur ses genoux
Kadru, première moitié du XXe siècle probablement, 24,5 cm, collection personnelle

Dans la tradition hindoue, les nagas sont des êtres mythiques prenant la forme de serpents. Ils présentent des aspects ambivalents: le corps du naga Vasuki est mû par les dieux et les démons pour extraire le nectar d’immortalité (Amrita) lors du barattage de la mer de lait, mais le venin des nagas peut aussi donner la mort, et c’est la morsure de Takshaka, roi des nagas, qui tue le roi Parikshit, ce qui conduira son fils Janamejaya à le venger en organisant le grand sacrifice des serpents*. Les nagas gardent des trésors enfouis dans la terre. Ils sont en lien avec l’eau, les rivières, les lacs, la fertilité des sols et la fécondité.

Kadru est la mère des nagas. Comme sa sœur Vinata, elle est l’une des épouses du sage Kashyapa. Lorsque ce dernier décide d’accorder un vœu à chacune d’elles, Kadru demande à donner naissance à mille enfants, les nagas, tandis que Vinata fait le vœu de n’avoir que deux fils, mais qui surpassent en force les enfants de Kadru. Du premier œuf de Vinata naît Aruṇa, qui sera le conducteur du char de Surya, le dieu Soleil; du second naît Garuda, être divin mi-homme, mi-oiseau, qui deviendra l’ennemi juré de ses cousins et demi-frères, les mille nagas nés des œufs de Kadru.



Cette sculpture montre Kadru agenouillée, le buste droit. De la main gauche, elle tient l’un de ses enfants enroulé sur ses genoux. De la droite, levée au-dessus du naga, l’index et le majeur pointés vers le haut, elle effectue un geste qui est probablement une mudra. Plusieurs aspects suggèrent que la sculpture a été réalisée dans la première moitié du XXe siècle: la pose hiératique, la finesse du travail sur les ornements de la coiffe et des vêtements, la longue chevelure couvrant le dos réduite à un simple ruban uniforme, ou encore la double incision à la naissance des ongles.

Sur la base, le sculpteur a placé une succession de bandes ondulées très simples, en léger relief. On peut y voir l’évocation du milieu aquatique qui est celui des nagas. Cette manière de suggérer l’élément liquide à l’aide de motifs courbes inscrits sur une base verticale s’apparente à la solution employée par Tulak dans sa représentation de Sarasvati, à laquelle j’ai déjà consacré un article.

Comme beaucoup de pièces anciennes, celle-ci a subi des dommages : plusieurs fragments sont manquants et le bras droit a été recollé. Elle n’en demeure pas moins remarquable par la qualité du traitement des formes et des détails ainsi que par la rareté du sujet.


Statue balinaise représentant Kashyapa entouré de nagas
Kashyapa, première moitié du XXe siècle probablement, 23 cm, collection personnelle
Statue balinaise représentant Kashyapa entouré de nagas

Cette seconde sculpture représente Kashyapa, l’époux de Kadru et le père des nagas. Il est figuré à mi-corps, émergeant d’un socle parallélépipédique orné sur ses quatre faces. Sa posture statique et symétrique – marquée là encore par un geste qui pourrait être une mudra – évoque celle d’un ascète ou d’un sage en méditation. Deux nagas à visage humain embrassent la taille de leur père. Sur l’arrière de la sculpture, leurs corps s’enroulent l’un à l’autre en une sorte de tresse qui pourrait exprimer l’idée d’une dualité complémentaire. Le fait que les deux nagas présentent des attributs généralement associés au féminin d’une part (ornements d’oreilles cylindriques de type subeng pour le naga à gauche de Kashyapa) et au masculin d’autre part (ornements d’oreilles triangulaires et moustache pour le second) s’accorderait avec cette hypothèse.

L’utilisation d’un bois lourd et rougeâtre recouvert d’une légère patine, la composition symétrique et figée, l’abondance de menus ornements et le type des visages sont caractéristiques des sculptures d’inspiration traditionnelle datant pour la plupart de la première moitié du XXe siècle. La patine présente des signes d’usure mais les formes sont intactes, et si les détails sont moins finement rendus que dans la sculpture figurant Kadru, c’est encore la rareté du sujet qui singularise cette pièce.


* Voir l'évocation de cet épisode dans cet article de la Bibliothèque Nationale de France.

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